S'il est un terme qui est joyeusement galvaudé tant par la presse écrite que par les média audiovisuels (alors que certains journalistes sont tout de même issus d'un parcours Science-Po, ESJ ce qui est le comble !), c'est bien celui de Croissance économique. En ces temps où réapparaît le spectre d'une crise économique rampante, il est grand temps de remettre les choses en place ou, plus exactement, de redéfinir exactement de quoi on parle ...
I - La Notion de Croissance économique :
S'il existe une multitude de définitions, celle qui semble à peu près partagée par la communauté des économistes de tous bords est celle donnée par François Perroux, économiste hétérodoxe du XXème siècle :
" La croissance se définit comme l'augmentation durable, en termes réels, d'un indicateur de dimension nationale qui s'effectue dans des changements de secteurs et/ou de structures" - Economie du XXème Siècle
Un peu rébarbative au premier regard, cette définition a l'avantage de donner une vision à peu près exhaustive du contenu lié à un processus de croissance. Reste à décomposer clairement cette définition :
- "Augmentation durable" implique que le processus s'inscrit dans le long terme ce qui l'oppose plus ou moins à la logique d'expansion économique qui ne concerne que le court terme.
- "en termes réels" provient d'un apport des économétriciens durant le 20ème siècle. Ils ont considéré qu'il fallait corriger la mesure des indicateurs de croissance d'un phénomène qui entachait la mesure nominale : l'inflation. Il s'agit donc de déflater une série longue, en d'autres termes de corriger la mesure de l'effet-prix.
- "Un indicateur de dimension nationale" implique d'utiliser un agrégat d'évaluation des richesses produites par une Nation en une année (ou sur une période donnée). Honnêtement, il y en a pléthore mais les principaux qui sont utilisés sont : la production (industrielle), le PIB et le PNB ; les deux derniers étant privilégiés par l'essentiel des organismes statistiques mondiaux.
(petit rappel : PNB = PIB + Revenus reçus du reste du monde - revenus versés au reste du monde)
-"changements de secteurs et/ou de structures" est incontestablement la partie la plus complexe de cette définition. Pour simplifier, on considère que le processus de croissance n'est réellement digne de ce nom qu'à condition qu'ils produisent des effets économiques tant au niveau de la répartition des secteurs d'activité dans la valeur ajoutée (on parle de principe de non-homothétie) qu'à celui des effets socioéconomiques (répartition des richesses dans la population, répartition des actifs dans la structure de la population active ...)
* Mesure de la croissance économique :
On utilise donc un taux de variation déflaté appliqué à un indicateur macroéconomique, le plus souvent le PIB soit :
PIB réel = PIB nominal / (1 + taux d'inflation) [formule à appliquer à l'année de départ et l'année d'arrivée]
Taux de Croissance = (PIB réel année arrivée - PIB réel année de départ)/ PIB réel année de départ
Il suffit alors multiplier le résultat par 100 et l'on obtient, en pourcentage, le taux de croissance économique sur la période étudiée de la nation concernée. Bien faire attention en cas de comparaisons internationales à ce que les résultats soient aussi corrigés des différences de change, en d'autres termes que les PIB soient exprimés dans une même monnaie en termes constants (très souvent le dollar US).
II - D'où vient la Croissance ?
Croire qu'il s'agit d'un mécanisme spontané qui apparaîtrait tout seul est un leurre prodigieux ! La croissance économique est le fruit d'une dynamique économique qui peut s'approcher tant du côté de l'offre (via l'analyse factorielle) que du côté de la demande (via l'approche comptable)
* L'approche factorielle :
Liée aux travaux des économistes marginalistes du 19ème siècle, cette approche très mathématique rebute plus d'un étudiant. Elle est pourtant vitale pour comprendre pourquoi on ne peut faire l'économie d'une analyse économique du côté offre. Pour simplifier ce qui est un peu "costaud" d'un point de vue mathématique, on peut reprendre l'approche par équation soit :
Q = A. f(K,L)
Cette étrange écriture dit que la production (Q) est liée au produit d'éléments structurels (A) et d'une composante variable qui est une fonction mathématique combinant le facteur capital (K) et le facteur travail (L); chacun de ces facteurs étant eux-mêmes variables dans leur valeur.
Pour obtenir les explications de toute variation de production, il "suffit" de procéder à de petits calculs mathématiques, à savoir des dérivées partielles (notées ∂) de Q selon les deux facteurs (K,L), soit calculer (∂Q/∂K et ∂Q/∂L) ... autant dire que pour les personnes peu adeptes des mathématiques, il est sans doute préférable d'admettre les résultats suivants :
La croissance peut s'expliquer par :
- des effets de structure (politique d'aménagement du territoire appliquée au tissu industriel, par exemple)
- une augmentation de la quantité de capital injectée dans la processus de production (investissement de capacité, par exemple)
- une augmentation de la productivité du capital (modernisation des biens d'équipements, par exemple)
- une augmentation de la durée d'utilisation des équipements (passage 2x8 à 3x8)
- une augmentation de la quantité de travail (hausse du niveau d'emplois)
- une augmentation de la durée du travail
- une augmentation de la productivité du travail (rationalisation organisationnelle d'un atelier, par exemple)
- et un "résidu" (parfois noté ε) qui correspond à la contribution exogène du progrès technique (cf. les travaux de R.Solow)
Tout cela peut paraître un peu "savant" mais dans la réalité cette thèse repose sur un principe de bon sens : produire davantage implique soit de produire plus grâce à plus d'entrées factorielles (croissance extensive), soit produire mieux avec les quantités de facteurs existantes.(croissance intensive) ... binôme traditionnel auquel s'ajoute la croissance technologique liée à la dynamique innovante associée au progrès technique.
Cette approche a la vertu de donner des indications sur les modalités actives d'amélioration de la croissance. Il "suffirait" donc (mais rien n'est jamais aussi simple !) de favoriser l'emploi, l'investissement, la recherche et de "flexibiliser" le travail notamment dans ses aspects administratifs ... ce dernier argument montrant combien l'approche par l'analyse factorielle est forcément d'obédience plutôt libérale ce qui explique pourquoi on l'associe à l'économie du côté offre.
Ainsi, hors de toute polémique, cette analyse explique pourquoi certains économistes ont avancé l'idée que "travailler plus" permettait de produire plus (ce qui économiquement juste !) et, puisque la valeur ajoutée est redistribuée sous forme de revenus factoriels, finalement "gagner plus" ... Seul inconvénient majeur : Il faut que la demande suive cette offre supplémentaire (sinon on produit davantage pour rien !) et que le circuit de redistribution suive exactement le surplus du producteur (d'autant plus que le revenu sert à consommer, soyons logiques !) ce qui est parfois loin d'être le cas. En effet, le bon fonctionnement de cette thèse dépend du partage de la Valeur Ajoutée réalisée grâce à la production (exemple français où seuls 60 à 70 % de la VA est redistribué aux ménages alors qu'en Suède, c'est près de 80 %).
On voit donc combien l'analyse factorielle est utile pour mettre en valeur les modalités de la production (et donc les champs d'action possibles pour restaurer la croissance) mais elle bute sur les comportements des agents économiques et nécessite donc d'être complétée par l'analyse comptable.
* L'analyse comptable
Cette analyse, issue des travaux de la Comptabilité Nationale, met en valeur l'idée que la production est le fruit d'une satisfaction d'acteurs économiques demandant des biens de consommation et/ou d'équipement. L'équation comptable est "célèbre" :
Q = CF + CI + I + (G-T) + (X-M) + Δstocks
Si l'on fait abstraction des variations de stocks (question de ne pas s'embrouiller davantage), la production (Q) serait donc liée à :
- une action des ménages dont le comportement majeur reste la Consommation finale (CF)
- une action des entreprises liée à leurs achats-fournisseurs (Consommations intermédiaires CI) et leurs acquisitions de biens d'équipements (investissements I)
- une action de l'Etat à travers le solde (inversé !) des éléments budgétaires (G: dépenses publiques - T: impôts et taxes)
- une action du reste du Monde à travers le solde des transactions courantes (X : exportations M: importations)
Cette approche, plutôt keynésienne dans ses fondements, présuppose donc que c'est en agissant sur les facteurs de la Demande que l'on peut restaurer les conditions de la croissance. Ainsi favoriser la baisse du cours des matières premières, injecter des surplus de revenus, baisser les taux d'intérêt ou les droits de douane ... sont autant de modalités qui favorisent une augmentation de la production.
Les éléments techniques (et microéconomiques) de la production autant que les aspects macroéconomiques du comportement des acteurs sont les éléments basiques pour comprendre tout à la fois d'où vient la croissance et comment on peut agir sur elle ...
Finalement l'économie, ce n'est pas "sorcier" !
FORUM - QUESTIONS :
Question)
Y'a t'il eu des études démontrant qu'un marché x (par exemple la haute technologie) serait plus réceptive a l'offre pour stimuler sa croissance interne, tandis qu'un marché y (par exemple l'agro-alimentaire) serait plus réceptif a la demande? Merci d'avance pour votre réponse si vous en avez le temps. . Alex
Réponse)
Terrible difficulté technique autour de cette question ce qui explique ma réponse très tardive (dont j'espère que l'auteur voudra bien m'excuser). J'ai effectué moult recherches et même demandé l'aide de mes anciens mentors (aujourd'hui à la retraite donc ils ont le temps !!) et nous sommes tous tombés d'accord :
En tant que telle, aucune étude de fond n'a été menée pour distinguer le poids de l'offre (ou de la demande) dans le développement d'un marché spécifique. Par contre, en microéconomie, on admet une distinction entre le côté court (sous-entendu la demande) et le côté long (sous-entendu l'offre) pour étudier le développement du surplus du producteur, soit le profit marginal réalisé. Via des calculs complexes de dérivées secondes et partielles (dont je vous fais grâce, franchement vous ne ratez rien !!), on peut aboutir à une distinction fondamentale relativement proche de votre question :
- d'une part, les marchés dont le profit marginal est largement issu d'une dynamique sous l'influence du surplus du consommateur et donc de ses choix de consommation et/ou de son niveau de revenu. Il s'agit pour l'essentiel des biens et services satisfaisant les besoins primaires (hors logement car c'est un cas particulier puisque ce n'est pas une consommation mais le seul "investissement des ménages"), à l'instar de l'alimentation que vous aviez très bien repéré. Pour schématiser, on y retrouve essentiellement les produits à faible valeur ajoutée et souvent à faible niveau de technologie incorporée (sauf l'audiovisuel mais il s'agit là d'une contrainte de concurrentialité très forte !)
-d'autre part, les marchés dont le profit marginal est issu du niveau de technologie incorporée et donc ayant un caractère innovant (au sens schumpétérien). L'influence de la demande est plus faible dans la mesure où les prix sont élevés mais la valeur ajoutée est importante même si elle contribue pour l'essentiel à la rentabilité économique et accessoirement aux remboursements des dépenses d'investissements en recherche-développement.
Comme me le faisait remarquer de façon très pertinente monsieur Bourguinat, la question est soluble dans le cycle du produit de Vernon dans la mesure où sur les premières phases du cycle, le côté long (l'offre) est primordial et sur les dernières (notamment la maturité précédant la sénescence), la logique de profit marginal décroissant implique une compensation par l'effet quantité d'un effondrement de l'effet prix (cf l'indice de Paasche). C'est alors le côté court (soit la demande) qui prend le relais.
En espérant avoir apporté des éléments d'éclaircissement, bonne continuation Alex.
VOIRAUTREMENT